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mon pote

Note : pour ceux qui liraient ça un jour, ce texte ne vous est pas adressé mais voici un peu de contexte : nous manquons de place dans notre appartement et nous vendons un des deux pianos en ma possession.

Je t’ai dit que ce piano avait été mon seul ami.

Ce n’est plus le cas : je m’en suis fait de nouveaux, et certains sont revenus.

Je vais aussi te dire que je suis heureux de le vendre : il nous apportera des sous et de la place, remplissant un dernier loyal office avant d’aller enchanter d’autres personnes et d’autres histoires. La musique est une chose magnifique dans ce monde, il faut la partager et en partager la passion. Nous nous sommes dit au revoir, et cela il le comprenait.

Je vais maintenant te dire pourquoi nous n’avons pas la facture de ce piano.

Pas de pupitre non plus. Ni pédale. Ni de reçu. Juste son chargeur et sa boîte.

J’ai appelé Jeff Bezos, il me confirme qu’a priori il n’y a pas d’erreur de leur part. Tu n’as pas acheté ce piano en 2019 sur Amazon. Ni plus tard. Je ne sais pas ce que tu faisais en 2019, tu étais sûrement sur Amazon, mais pas d’achat de ce type, non non.

Parce que ce piano je l’ai trouvé.

Je rentrais un jour des cours, seul comme souvent, et je devais pour cela traverser une sorte de terrain vague. C’était la construction du futur Saclay, c’était certainement très glorieux mais à l’époque ça ressemblait surtout à un tas de boue battue par les camions, des barrières renversées par un vent furieux que cette pauvre plaine ne savait que subir, des squelettes de bâtiment, bien carrés et bien bétons.

C’était le chemin le plus court vers chez moi, et je prenais souvent le chemin le plus court : j’avais hâte (après avoir traversé mon bâtiment, qui n’était pas riant, dortoir CROUS inondé autour, sortes de douves naturelles faites des remblais du chantier et de la météo pourrie, et il fallait encore passer des grilles, badger des portes, monter par ces escaliers extérieurs façon New York, j’ai bien aimé New York) de retrouver ma petite chambre.

Ça t’ennuie pas si j’écris long ? Je sais que tu aimes Proust.

S’il fallait manger, j’expédiais ça vite, souvent des pâtes au poulet et beaucoup de fromage, très souvent même, quasi que ça, je balançais mes affaires sur le bureau qui ne servait pas d’ailleurs à grand-chose et je respirais.

J’allais attendre la nuit là, que ma douleur « réclamait » comme disait Baudelaire, et sûrement lire tard dans mon lit, sous la couette, mes chers livres. Mais avant que le bâtiment ne s’endorme, pour ne pas déranger, je devais sortir le plus de musique possible.

Et je n’avais pas de piano. Pas encore. C’était juste tous les jours comme ça, c’est tout. Je fais la musique sur l’ordinateur, avec les limitations qui vont avec, le clic est moins agile que les doigts, mais bon j’ai fait des choses plutôt belles. Je m’imposais la contrainte de ne jamais sauvegarder mes sons, de devoir les finir le jour même où ils commençaient, puisque tous les jours se ressemblaient déjà suffisamment assez. « Tous les mêmes et y’en a marre », comme disait Stromae.

C’est donc un jour parfaitement banal, dans mes souvenirs, plein de brouillard gris, que je l’ai trouvé. J’ai repéré la forme d’une boîte dans un monceau de fatras (misère de l’homme ! Il vit dans une poubelle et observe les sacs) que j’ai instantanément reconnu comme celle d’un piano. J’ai porté son corps lourd hors de l’endroit horrible (péniblement, j’étais très maigre à l’époque) mais mon cœur battait fort.

C’est bête, mais j’ai pensé qu’il m’attendait. Que c’était une sorte de signe, un coup du divin, enfin tu vois quoi.

Il était bizarre, je n’étais pas habitué, ses touches qui résistent, son absence de pédale, ses instruments bizarres. Il m’a fallu du temps pour le « dompter », mais c’était un apprentissage passionnant.

J’espère que tu es toujours là, enfin, à l’île de Ré en février, on a le temps, je n’ai pas trop peur.

J’ai fait de très belles musiques avec lui, dont certaines que j’ai pu capturer.

Ma préférée, c’est “Voix 22”. Tu peux l’écouter en cliquant dessus. Je vais te dire pourquoi :

À l’époque on ne construisait pas que des bâtiments, on construisait aussi un gros parking. Juste en face de ma fenêtre.

le parking à droite

Ce parking avait une alarme. Pas une voiture, des escaliers peut-être même pas, mais une alarme ça oui. Ces mecs là ils avaient commencé par l’alarme. Y’a des cons je te jure.

Cette alarme donc, par coup de grand vent, s’activait d’elle-même, parfois tard dans la nuit, pendant quelques minutes. C’était un sacré spectacle, comparé aux bips discrets des grues, qu’on avait fini par ne même plus entendre. Toutes ces grues.

Et dans “Voix 22”, je joue. Je joue pour jouer. Puis après 13 minutes, fatigué, j’arrête d’essayer. Et c’est là qu’on entend une grue. Si si, écoute bien, dans le fond. Ti lu li lu li lu (de mémoire).

Et ce putain de foutu de bruit de grue, que je n’enregistrais même plus, là je l’écoute. Ti lu li lu, fa mi fa mi fa mi. Et je repars. J’ai une force nouvelle : celle de « sublimer », comme disait Freud. Imaginaire qui transforme le quotidien en fantaisie.

Où en étais-je ? Le piano. Et on va bien devoir parler un jour de ta réaction à cette histoire :

« Tu aurais dû en avoir d’autres, tu serais riche »

Honnêtement je sais pas trop quoi ajouter. J’espère avoir assez écrit pour apporter mes informations.

Je sais que ça n’est pas toi. J’ai nettoyé mon piano de Paris et je suis reparti chasser des mélodies. Peut-être qu’un jour on en chantera une chanson de tout ça.

Much love, ton fils.

post-scriptum : j’ai fait relire à aurélie et elle m’a dit que j’aurais pu raconter une autre histoire. celle où j’ai eu plein de temps pour faire de la musique et suivre ma passion. elle a raison, c’est la même histoire.