⇤ home

aubade

le jour je bosse, le soir suis à moitié saoul.

levé quatre heures dans le noir, sans bruit, je fixe.

bientôt, les rideaux feront passer la lumière.

en attendant, je me rends à l’éternelle évidence :

l’inlassable mort s’est rapprochée d’un jour entier

et me rend toute pensée impossible sauf comment,

où et quand, je mourrai moi-même.

question stérile ! pourtant l’angoisse

de mourir, et d’être mort

m’aveugle encore, me tient, m’horrifie.


l’esprit est coi quand elle fixe. non dans le remords

déchirés sans s’en servir - ni dans la misère, car

cette pauvre vie peut mettre si longtemps à sortir

des mauvais chemins du début, quand elle le peut jamais ;

mais par rapport au vide total pour toujours,

la disparition garantie vers laquelle nous allons

et serons perdus à jamais. sans être ici,

ni où que ce soit,

et ça, bientôt ; rien n’est plus vrai ni plus terrible.


c’est un genre de peur spécial,

rien n’y fait. la religion a essayé,

ce grand tapis bruyant mangé par les mites

créé pour faire semblant qu’on ne mourrait jamais,

et le sempiternel “nul être rationnel

n’a peur de ce qu’il ne sent ou voit”…

c’est bien ça qui nous fait peur ! plus de son, plus d’image,

de toucher, de goût, d’odeur, rien pour penser

rien à aimer, ou à se rattacher,

l’anesthésiant dont on ne se relève pas.


et alors ça reste juste au coin de l’œil,

un petit flou approximatif, une sueur froide

qui ralentit chaque envie en une indécision.

rien n’est vraiment garanti, sauf : ça.

cette simple réalisation fait qu’on enrage,

qu’on bouillonne quand par mégarde s’en vont

les gens et l’alcool. le courage sert à rien,

à juste laisser les gens tranquilles. les braves

ont tous une tombe qui les attend.

la mort est la même qu’on la pleure ou qu’on la tanque.


doucement la lumière revient, la chambre est là.

elle est là, aussi con qu’un placard, on le sait,

on l’a toujours su, su qu’on y échapperait pas…

mais on peut pas. une partie devra partir.

dehors les téléphones se cabrent, prêts à sonner

dans des bureaux étroits, et tout l’indifférent

foutu monde à crédit se met à se lever.

le ciel est blanc d’argile. pas de soleil…

il faut faire son travail.

des docteurs et des postiers vont par les maisons.